Le Mystère de l'Étage du Dessus
Par Tonkix

**Le Mystère de l'Étage du Dessus**
L’appartement de Lucas sentait le café froid et le papier froissé. Les murs, peints d’un gris délavé qui avait jadis été bleu, absorbaient le silence comme une éponge, le restituant en échos étouffés. Il aimait ce vide maîtrisé, la manière dont la lumière de l’après-midi se faufilait entre les stores pour dessiner des rayures dorées sur son bureau, où des piles de manuscrits s’équilibraient comme des tours sur le point de s’effondrer. Écrire était son refuge, sa façon de dompter le monde—ou du moins de faire semblant.
Cet après-midi-là, pourtant, quelque chose de différent se produisit.
Un bruit.
Ce n’était pas le vacarme habituel de l’immeuble—le grincement des tuyaux, le gémissement de l’ascenseur en montée, la voix de la concierge s’engueulant avec le gardien via l’interphone. C’était quelque chose de plus… organique. Un frottement de pieds nus sur le parquet, suivi d’un soupir long, presque un gémissement. Lucas leva les yeux de son clavier, les doigts encore suspendus au-dessus des touches. Le son venait du plafond, directement de l’appartement au-dessus du sien, où, pour autant qu’il sache, personne n’avait vécu depuis des mois.
Il fronça les sourcils. L’immeuble était ancien, l’une de ces maisons transformées en appartements dans les années 70, avec des murs fins comme du papier de soie et une isolation phonique inexistante. Mais ce bruit-là n’était pas celui des tuyaux. C’était humain. Trop humain.
Il se leva, les pieds nus s’enfonçant dans le tapis usé, et marcha jusqu’au centre du salon, comme si cette position pouvait l’aider à décrypter l’origine de ce son. Puis vint un autre bruit—un gémissement étouffé, suivi d’un choc sourd, comme si quelque chose (ou quelqu’un) était tombé contre le mur. Le cœur de Lucas s’emballa. Ce n’était pas de la peur. C’était de la curiosité. Et quelque chose d’autre, quelque chose qu’il ne voulait pas encore nommer.
Il s’approcha de la fenêtre et écarta le rideau. Dehors, la ville respirait en tons sépia, le soleil couchant teintant les bâtiments d’un doré rouillé. L’air était lourd, chargé d’électricité, comme si un orage allait éclater. Mais ce n’était pas seulement le temps qui le rendait inquiet. C’était la sensation que quelque chose—ou quelqu’un—avait envahi son territoire privé, cet espace où il régnait seul.
Il retourna à son bureau, mais ne parvint pas à se concentrer. Les mots sur l’écran semblaient morts, sans vie. Au lieu de cela, ses oreilles s’aiguisèrent, captant chaque son infime venant d’en haut. Un grincement. Un soupir. Le tintement d’un verre posé sur une surface en verre. Puis, le son qui lui fit retenir son souffle : un rire bas, féminin, chargé d’une malice qu’il ne sut déchiffrer.
Qui diable était là-haut ?
Lucas passa une main sur son visage, sentant la barbe naissante lui griffer la paume. Peut-être un nouveau locataire. Ou un visiteur. Ou—et cette possibilité le fit déglutir—quelqu’un qui, comme lui, préférait la solitude, mais pas le silence absolu. Cette idée l’intrigua. Et l’excita.
Il se leva à nouveau et se dirigea vers la cuisine, où il remplit un verre d’eau. Il but lentement, les yeux fixés au plafond, comme s’il pouvait voir à travers les couches de béton et de plâtre. L’appartement du dessus était un mystère. Il ne l’avait jamais vu ouvert, n’avait jamais croisé personne entrant ou sortant. La seule chose qu’il savait, c’est que, de temps en temps, la lumière s’allumait et s’éteignait, comme si quelqu’un passait par là juste pour laisser une trace, une marque de présence.
Cette nuit-là, cependant, la présence était indéniable.
Il se coucha, mais le sommeil ne vint pas. Il resta là, les yeux ouverts, à écouter. L’immeuble semblait vivant, pulsant d’une énergie qu’il n’avait pas ressentie depuis des années. Puis, alors qu’il était sur le point d’abandonner, il entendit à nouveau. Un gémissement. Pas de douleur. De plaisir.
Lucas sentit son corps réagir avant même d’avoir traité le son. Une chaleur monta dans son ventre, se répandant dans sa poitrine, ses cuisses. Il ferma les yeux, imaginant. Une femme. Seule. Ou pas. Les gémissements devinrent plus forts, plus urgents, entrecoupés de mots qu’il ne parvenait pas à distinguer. *« Plus… s’il te plaît… comme ça… »* La voix était rauque, chuchotée, comme si la personne ne voulait pas être entendue—ou voulait l’être beaucoup.
Il se tourna dans le lit, mal à l’aise. Ce n’étaient pas ses affaires. Non. Mais son corps ne mentait pas. L’érection pressait contre le tissu de son caleçon, réclamant un soulagement. Il hésita. Puis, avec un soupir de reddition, il laissa sa main glisser vers le bas, ses doigts se refermant autour de son membre rigide. Il imagina la scène là-haut : une femme allongée sur le lit, les jambes écartées, les doigts (ou ceux de quelqu’un d’autre) explorant chaque centimètre de peau humide. Il imagina sa bouche, entrouverte, les lèvres mouillées, les gémissements s’échappant comme s’ils étaient arrachés de force.
Le rythme de sa main s’accéléra, suivant les sons venant du plafond. Chaque soupir, chaque halètement, chaque mot murmuré était un stimulus de plus. Il se perdit dans la fantaisie, s’imaginant à la place de celui ou celle qui était là-haut, touchant, goûtant, possédant. L’orgasme le frappa avec une intensité inattendue, tout son corps se contractant tandis qu’il étouffait un gémissement contre l’oreiller.
Quand il revint à lui, l’appartement du dessus était silencieux.
Lucas resta allongé, haletant, la sueur refroidissant sur sa peau. L’air était lourd, chargé. Il se sentait à la fois rassasié et affamé, comme s’il avait goûté à quelque chose d’interdit et en voulait désormais plus. Plus de quoi, exactement ? Il ne savait pas. Mais une chose était sûre : il ne pourrait plus ignorer ce qui se passait là-haut.
Et, pour la première fois depuis longtemps, il n’en avait pas envie.
Le silence du couloir fut brisé par le grincement de la porte de l’ascenseur. Lucas leva les yeux du livre qu’il faisait semblant de lire—une édition reliée de *L’Étranger*, dont le dos était déjà usé à force d’être feuilleté sans qu’une seule ligne ne retienne son attention. Les pas étaient légers, presque imperceptibles, mais l’écho sur le marbre froid de l’immeuble les amplifiait, les transformant en quelque chose de délibéré, comme si chaque claquement de talon était une invitation.
Elle descendit les dernières marches de l’escalier avec une élégance calculée, les mains tenant la bandoulière d’un sac en cuir noir qui pendait à son épaule comme une seconde peau. La robe, d’un rouge bordeaux profond, épousait son corps sans effort, soulignant la courbe des hanches et la taille fine. Les cheveux, relevés en un chignon lâche, laissaient échapper des mèches sombres qui effleuraient sa nuque, et Lucas eut l’impression que, s’il tendait la main, il sentirait la chaleur de cette peau sous ses doigts.
— Désolée, dit-elle en s’arrêtant à un mètre de lui. La voix était basse, rauque, comme si elle venait de se réveiller ou avait passé des heures à parler à voix basse. — L’ascenseur est encore en panne ?
Lucas ferma le livre d’un claquement doux, le pouce marquant la page. Ce n’était pas la première fois que l’appareil posait problème, mais c’était la première fois que quelqu’un d’autre que le concierge semblait s’en soucier.
— On dirait bien. Au moins jusqu’à demain.
Elle inclina la tête, l’évaluant avec des yeux qui semblaient absorber plus qu’ils ne révélaient. Ils étaient verts, mais pas un vert quelconque—plus sombres, comme de la mousse sous la lumière des bougies, avec des reflets dorés qui scintillaient quand elle bougeait les pupilles. Une couleur qui faisait penser à des forêts denses et à des secrets gardés entre les arbres.
— Vous habitez ici depuis longtemps ? demanda-t-elle en ajustant son sac sur l’épaule. Le mouvement fit se tendre le tissu de la robe sur sa poitrine, et Lucas détourna les yeux une seconde, comme s’il avait été pris en flagrant délit.
— Deux ans environ. — Il hésita, puis ajouta : — Vous êtes nouvelle ?
— Je suis arrivée hier. — Un sourire bref, presque imperceptible, effleura ses lèvres. — Clara.
— Lucas.
Son prénom resta suspendu entre eux, léger comme de la fumée. Clara tendit la main, et quand Lucas la serra, il sentit sa paume plus froide qu’il ne l’aurait cru, ses doigts longs enveloppant les siens avec une fermeté qui ne cadrait pas avec sa fragilité apparente. Il y avait quelque chose de délibéré dans ce geste, comme si elle testait jusqu’où elle pouvait aller avant de reculer.
— Vous écrivez ? Elle désigna le livre d’un mouvement du menton.
— J’essaie. — Lucas rit, un son court et maladroit. — Mais je crois que je passe plus de temps à regarder par la fenêtre qu’à écrire.
Clara haussa un sourcil, intriguée.
— Et que voyez-vous par la fenêtre ?
— Rien d’intéressant. — Il mentit. En réalité, il voyait beaucoup : les lumières des immeubles alentour clignotant comme des étoiles artificielles, les ombres des voisins se déplaçant derrière les rideaux, la façon dont la ville semblait retenir son souffle la nuit. Mais il ne lui dirait pas ça. Pas encore.
— Dommage. — Clara fit un pas en arrière, comme si elle allait prendre congé, mais s’arrêta. — J’aime les choses qui ne sont pas intéressantes au premier abord. Parfois, ce sont les plus révélatrices.
Lucas sentit le poids de ces mots comme une invitation. Ou peut-être était-ce simplement la façon dont elle le regardait—comme si elle savait déjà des choses sur lui qu’il ignorait lui-même.
— J’habite au 302, dit-elle en désignant le plafond d’un geste vague. Si vous avez besoin de sucre, ou d’un livre meilleur que celui-ci, vous savez où me trouver.
— Je m’en souviendrai.
Elle sourit à nouveau, mais cette fois, il y avait un défi dans son regard. Comme si elle attendait de voir s’il aurait le courage de frapper à sa porte.
— Bonne nuit, Lucas.
— Bonne nuit, Clara.
Elle se retourna et monta les escaliers avec des pas qui ne faisaient aucun bruit, comme si elle flottait sur les marches. Lucas resta immobile, la regardant jusqu’à ce qu’elle disparaisse sur le palier du troisième étage. Ce n’est qu’alors qu’il réalisa qu’il retenait son souffle.
Son parfum resta dans l’air—un mélange de jasmin et de quelque chose de plus sombre, comme du cuir vieilli ou des épices qu’il ne parvenait pas à nommer. Il porta la main à son nez sans réfléchir, comme s’il pouvait garder cette odeur en mémoire.
Quand il se décida enfin à bouger, ce fut pour monter les escaliers derrière elle, lentement, comme si chaque marche était une décision. Au troisième étage, il s’arrêta devant la porte du 302. Le bois était sombre, poli, avec une poignée en laiton qui brillait sous la lumière jaunâtre du couloir. Pendant une seconde, il pensa frapper. Inventer une excuse quelconque—avoir besoin de sel, ou d’un avis sur un paragraphe qui ne venait pas.
Mais il ne le fit pas.
Au lieu de cela, il posa la paume de sa main contre la porte, sentant le froid du métal à travers le bois. Il imagina Clara de l’autre côté, adossée au mur, écoutant ses pas s’éloigner. Il l’imagina sourire, comme si elle savait exactement ce qu’il pensait.
Et peut-être le savait-elle.
Lucas descendit les escaliers le cœur battant plus vite qu’il n’aurait dû. Quand il arriva à son étage, il s’arrêta devant sa propre porte et leva les yeux, comme s’il pouvait voir à travers le plafond, à travers les poutres et le béton, jusqu’à l’appartement de Clara.
Il entendit un bruit étouffé venant d’en haut—un meuble qu’on traînait, peut-être, ou le son d’un verre posé sur une table. Puis, le silence.
Il rentra chez lui, verrouilla la porte et resta immobile dans l’obscurité, à l’écoute.
Rien.
Mais il savait que, désormais, chaque son venant de l’étage du dessus aurait un nom. Et un visage.
L’ascenseur était un cube de miroirs et de silence, un endroit où les corps se frôlaient sans le vouloir et où les mots mouraient avant d’être prononcés. Lucas connaissait le rythme des portes métalliques, le grincement familier quand elles se fermaient, le bourdonnement électrique qui précédait le mouvement. Mais depuis que Clara était arrivée, l’ascenseur était devenu autre chose—un territoire de possibilités, un espace où le simple fait de respirer semblait une confession.
C’est un après-midi, alors que l’immeuble était presque vide, qu’ils s’y retrouvèrent pour la première fois depuis leur rencontre dans l’escalier. Lucas revenait de la boulangerie, le sac en papier kraft à la main exhalant l’odeur chaude du pain frais, quand il entendit ses pas dans le couloir. Il n’eut pas besoin de se retourner pour savoir que c’était Clara ; il reconnaîtrait ce son n’importe où—léger, mais pas fragile, comme si chaque pas était une décision. La porte de l’ascenseur était déjà ouverte, attendant, et il entra, appuyant sur le bouton du troisième étage sans réfléchir.
Elle apparut au dernier moment, comme si elle avait calculé son timing pour que les portes ne se referment pas avant qu’elle puisse entrer. Elle portait une robe noire, assez moulante pour souligner la courbe de ses hanches, le tissu trop fin pour cacher le contour de ses seins quand la lumière du couloir les éclairait. Ses cheveux, relevés en un chignon lâche, laissaient échapper quelques mèches sur sa nuque, et Lucas dut se retenir de tendre la main pour les enrouler autour de ses doigts.
— Bonsoir, dit-elle, la voix basse, presque un murmure, comme si elle ne voulait pas troubler le silence de l’ascenseur.
— Bonsoir, répondit-il, et le mot sortit plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.
Clara appuya sur le bouton du quatrième étage, et l’ascenseur commença à monter avec une secousse. Pendant une seconde, aucun des deux ne parla. Lucas observa, du coin de l’œil, comment elle ajustait la bandoulière de son sac sur son épaule, ses doigts longs et délicats, les ongles vernis d’un rouge foncé qui s’accordait avec son rouge à lèvres. Il se demanda si elle faisait exprès—si elle choisissait des couleurs qui laissaient des traces.
— Vous rentrez toujours tard, commenta-t-elle, brisant le silence.
— Je travaille mieux la nuit, dit-il, et comme la phrase sonnait trop sèche, il ajouta : Et vous ?
— Ça dépend. — Elle inclina la tête, comme si elle évaluait combien elle devait révéler. — Parfois, j’ai besoin de bruit. Parfois, de silence.
L’ascenseur s’arrêta au troisième étage, et Lucas hésita avant de sortir. Il ne voulait pas que ce moment se termine, mais ne savait pas non plus comment le prolonger. Alors, quand les portes commencèrent à se refermer, il tendit la main pour les retenir, la regardant.
— Si vous avez besoin de silence… — commença-t-il, laissant la phrase en suspens, comme si la suite allait de soi.
Clara sourit, un sourire lent, presque imperceptible, mais suffisant pour faire se contracter l’estomac de Lucas.
— Je m’en souviendrai, dit-elle, et puis les portes se refermèrent entre eux.
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Les rencontres suivantes furent ainsi : brèves, chargées, pleines de non-dits. Dans le couloir, dans l’ascenseur, dans la buanderie de l’immeuble—chaque fois qu’ils se croisaient, il y avait ce moment de reconnaissance, comme si tous deux attendaient cela sans l’admettre. Clara commença à apparaître plus fréquemment, comme si elle savait exactement quand Lucas sortirait ou rentrerait. Et lui, de son côté, se mit à prêter attention à ses horaires, ajustant ses propres mouvements pour augmenter les chances d’une rencontre.
Un matin, il la trouva dans le hall, sur le point de sortir. Elle portait un long manteau de laine grise qui lui arrivait aux genoux, et des bottes à talons hauts qui faisaient résonner ses pas sur le marbre. Lucas était en survêtement et en pantoufles, les cheveux encore ébouriffés de sommeil, mais quand il la vit, il se sentit exposé, comme si elle pouvait voir à travers ses vêtements larges.
— Vous allez travailler ? demanda-t-il, juste pour dire quelque chose.
— Oui, répondit-elle en ajustant son écharpe autour du cou. Et vous ?
— Juste chercher du café.
Elle regarda la tasse vide dans sa main, puis son visage, comme si elle évaluait s’il mentait.
— Le café, c’est bien, dit-elle enfin. Mais parfois, ce dont on a besoin, c’est autre chose.
Lucas sentit la chaleur lui monter au cou. Ce n’était pas une question, mais ce n’en était pas non plus une affirmation. C’était une invitation, ou une provocation—il n’en était pas sûr.
— Et de quoi avez-vous besoin ? risqua-t-il.
Clara sourit, mais ne répondit pas. Au lieu de cela, elle ouvrit la porte de l’immeuble et laissa entrer le vent froid du matin, soulevant le bas de son manteau. Pendant une seconde, Lucas aperçut la peau nue de ses cuisses, le contour des bas noirs qui montaient jusqu’à mi-jambes, et dut détourner les yeux avant que le désir ne devienne évident.
— À plus tard, Lucas, dit-elle, et elle sortit, le laissant planté là, la tasse vide à la main et le corps palpitant.
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Dans l’ascenseur, les choses devinrent plus intenses. Ils commencèrent à se toucher sans le vouloir—ou peut-être exprès. Une fois, quand l’ascenseur s’arrêta brusquement entre deux étages, Clara perdit l’équilibre et s’appuya contre lui, les mains sur son torse. Il lui saisit la taille par réflexe, et ils restèrent ainsi une seconde de plus qu’ils n’auraient dû, les corps collés, la respiration accélérée. Quand l’ascenseur se remit en marche, Clara s’écarta lentement, comme si elle ne voulait pas rompre le contact.
— Désolée, murmura-t-elle, mais elle ne semblait pas le regretter.
— Pas besoin de t’excuser, dit-il, et sa voix sortit plus grave qu’il ne l’aurait voulu.
Une autre fois, il entra dans l’ascenseur et la trouva de dos, regardant le miroir. Elle portait une robe moulante, à fines bretelles, qui laissait ses épaules nues, et Lucas ne put s’empêcher de laisser ses yeux parcourir la courbe de sa colonne vertébrale, la ligne délicate de sa nuque, l’endroit où la peau rencontrait le tissu. Quand elle se retourna, il ne détourna pas le regard.
— Tu aimes ce que tu vois ? demanda-t-elle, sans malice, mais aussi sans pudeur.
— Oui, admit-il, car mentir aurait été inutile.
Clara sourit, satisfaite, et appuya sur le bouton du quatrième étage.
— Alors peut-être qu’un jour, tu verras plus.
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Les regards devinrent plus audacieux, les mots plus ambigus. Un après-midi, alors qu’ils se croisèrent dans le couloir, Clara tenait un sac de courses à la main, et quelque chose à l’intérieur attira l’attention de Lucas : le goulot d’une bouteille de vin, le verre vert foncé.
— Dîner ? demanda-t-il en désignant le sac d’un mouvement de tête.
— Peut-être, répondit-elle. Ou peut-être juste un verre.
— Seule ?
— Ça dépend.
— De quoi ?
— De qui frappera à ma porte.
Lucas sentit son cœur s’emballer. C’était la première fois qu’elle laissait entendre aussi clairement que la décision lui appartenait. Il aurait pu dire quelque chose, lancer une invitation directe, mais au lieu de cela, il se contenta d’acquiescer, comme s’il savait que ce jeu n’était pas encore terminé.
— Je vais y réfléchir, dit-il, et il passa devant elle, sentant son parfum—quelque chose de floral, avec une touche d’épices—rester dans l’air même après s’être éloigné.
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Cette nuit-là, Lucas ne parvint pas à écrire. Il resta assis à son bureau, regardant l’écran de l’ordinateur, mais les mots ne venaient pas. Au lieu de cela, son esprit était à l’étage du dessus, imaginant Clara dans son appartement, peut-être en train de boire du vin, peut-être en train d’attendre. Il se leva, alla à la fenêtre et regarda la rue, mais ne vit rien d’autre que son propre reflet.
Puis, il entendit.
Un bruit étouffé, comme si quelque chose était tombé par terre. Ensuite, des pas—légers, mais distincts—suivis du bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Lucas s’approcha du mur qui séparait leurs appartements, y colla l’oreille et resta immobile, à l’écoute.
Rien.
Mais il savait qu’elle était là. Et il savait que, tôt ou tard, l’un d’eux ne résisterait plus.
Le tonnerre déchira le silence comme une lame, fendant le ciel en deux. Lucas leva les yeux de l’écran de son ordinateur, où les mots refusaient obstinément de venir, et vit le reflet de l’éclair danser sur les murs de l’appartement. La lumière blanche, presque fantomatique, illumina un instant le verre de whisky à moitié vide sur la table, le carnet de notes ouvert avec des gribouillis de phrases inachevées, l’ombre allongée de sa propre silhouette contre le mur. Il soupira, passant les doigts dans ses cheveux, et se leva, attiré par le bruit de la pluie frappant contre la vitre comme des doigts impatients.
L’immeuble semblait respirer différemment cette nuit-là. Les tuyaux gémissaient sous le vent, les murs craquaient, et de quelque part au loin venait l’écho d’une musique étouffée—peut-être de l’appartement de Clara. Lucas appuya son front contre la vitre froide, sentant le contraste entre la chaleur de son corps et l’humidité glacée qui s’infiltrait par les cadres. Dehors, la ville était un flou de lumières diffuses, les phares des voitures se traînant comme des lucioles perdues dans le rideau de pluie. Puis, un autre coup de tonnerre, plus proche, secou les vitres.
C’est alors qu’il entendit.
Un choc sourd, comme si quelque chose de lourd était tombé à l’étage du dessus. Puis, des pas précipités, le bruit d’une porte qui claque violemment. Lucas fronça les sourcils. Ce n’était pas le genre de bruit qu’on fait par accident—c’était le son de quelqu’un qui court, peut-être effrayé. Il hésita une seconde, mais la curiosité l’emporta. Il prit son téléphone, alluma l’écran pour voir l’heure—minuit vingt—et se dirigea vers la porte de l’appartement, pieds nus, les pieds s’enfonçant dans le tapis moelleux.
Dans le couloir, l’air était chargé d’électricité statique. Les ampoules clignotèrent, menaçant de s’éteindre, et pendant un instant, il resta immobile, écoutant l’immeuble gémir sous la tempête. Puis, il entendit à nouveau : des pas. Pas à l’étage du dessus, mais descendant l’escalier. Rapides, presque désespérés. Lucas s’approcha de la rampe et regarda en bas, mais l’obscurité du hall d’entrée engloutissait tout. Une seconde plus tard, cependant, la lumière de l’ascenseur s’alluma, et il la vit.
Clara.
Elle se tenait au milieu du couloir, trempée, les cheveux sombres collés au visage et au cou, le chemisier blanc moulé à son corps comme une seconde peau, assez transparent pour révéler le contour d’un soutien-gorge en dentelle noire en dessous. Ses mains tremblaient légèrement tandis qu’elle essayait d’ouvrir la porte de son appartement—le sien, à côté du sien—mais la clé ne rentrait pas dans la serrure. Lucas sentit l’air se bloquer dans sa gorge. Ce n’était pas seulement la pluie qui la mettait dans cet état. Il y avait autre chose : les épaules tendues, la respiration accélérée, les lèvres entrouvertes comme si elle était sur le point de pleurer.
— Clara ? Sa voix sortit rauque, presque un murmure.
Elle se retourna brusquement, les yeux écarquillés, et pendant une seconde, elle sembla ne pas le reconnaître. Puis, le soulagement traversa son visage comme un éclair.
— Lucas… Le nom lui échappa dans un souffle brisé. Je… je n’arrive pas à ouvrir la porte.
Il ne réfléchit pas. Il traversa le couloir en trois pas et prit la clé de sa main, sentant le froid de sa peau mouillée contre la sienne. Les doigts de Clara étaient glacés, presque engourdis.
— Laisse-moi essayer.
La serrure céda avec un clic doux, et il poussa la porte, mais Clara n’entra pas. Elle resta là, les mains serrant ses bras comme si elle essayait de se protéger de quelque chose—ou d’elle-même. Lucas hésita, puis effleura son épaule.
— Tu trembles.
— Je… je ne m’attendais pas à ce qu’il pleuve comme ça. Sa voix était un murmure, presque inaudible sous le bruit de la tempête. Je suis sortie acheter du vin et… et quand je m’en suis rendu compte, j’étais au milieu de l’orage.
C’était un mensonge. Il savait que c’était un mensonge. La façon dont elle évitait son regard, la tension dans les muscles de son cou, la manière dont ses doigts se crispaient contre sa propre peau—tout criait qu’il y avait autre chose. Mais il ne demanda pas. Au lieu de cela, il lui prit le poignet avec délicatesse et la tira à l’intérieur de son appartement.
— Entre. Je vais te donner une serviette.
Clara ne résista pas. Elle se laissa guider dans le couloir étroit, ses pieds nus laissant des traces humides sur le parquet. Quand ils arrivèrent dans le salon, Lucas alluma la lampe d’appoint, baignant la pièce d’une lumière ambrée, chaude. Le contraste avec la tempête dehors était presque irréel. Elle resta immobile au milieu de la pièce, les mains serrant ses coudes, les yeux parcourant l’espace—les livres empilés, le bureau avec l’ordinateur ouvert, la bouteille de whisky à moitié vide. Puis, ses yeux rencontrèrent les siens, et quelque chose en eux étincela.
— Tu écrivais ?
— J’essayais. — Lucas prit une serviette de bain dans l’armoire et s’approcha d’elle. — Ça ne marche pas très bien.
— Pourquoi ?
— Parce que mon esprit est ailleurs. — Il s’arrêta devant elle, assez près pour sentir l’odeur de la pluie mêlée à son parfum—floral, avec cette touche d’épices qu’il connaissait déjà. — À l’étage du dessus, pour être précis.
Clara ne détourna pas les yeux. Ses lèvres s’entrouvrirent, comme si elle allait dire quelque chose, mais au lieu de cela, elle se contenta d’acquiescer. Lucas leva la serviette et, avec des mouvements lents, commença à sécher ses cheveux, ses doigts effleurant légèrement son front, ses tempes, sa nuque. Clara ferma les yeux un instant, laissant échapper un soupir bas. Quand elle les rouvrit, il y avait quelque chose de sauvage en eux.
— Tu entends les bruits de mon appartement.
Ce n’était pas une question.
— Parfois. — Il passa la serviette sur ses épaules, sentant la peau humide sous le tissu. — Des sons que je n’arrive pas à déchiffrer.
— Et qu’est-ce que tu crois qu’ils signifient ?
Lucas sourit, un sourire lent, dangereux.
— Que tu n’es pas aussi réservée que tu en as l’air.
Clara rit, un son court, presque étouffé.
— Ou que j’ai une vie bien plus intéressante que la tienne.
— C’est possible. — Il laissa tomber la serviette sur ses épaules et prit son visage entre ses mains, les pouces traçant le contour de ses lèvres. — Mais je préfère penser que c’est une invitation.
Elle ne recula pas. Au lieu de cela, elle se pencha en avant, ses lèvres frôlant presque les siennes.
— Et si c’en est une ?
— Alors j’accepte.
Le baiser fut comme l’orage dehors—violent, inévitable, plein d’éclairs. Clara agrippa sa chemise avec force, le tirant plus près, tandis qu’il la poussait contre le mur, les mains glissant le long de son dos mouillé, sentant la courbe de sa colonne vertébrale, la tension des muscles sous la peau. Elle lui mordit la lèvre inférieure, un gémissement bas s’échappant de sa gorge, et Lucas répondit par un grognement, ses mains descendant jusqu’à sa taille, la serrant contre lui.
— Tu n’as aucune idée à quel point j’ai voulu ça, murmura-t-il contre sa bouche, ses dents effleurant la peau sensible de son cou.
— Si, je le sais. — Clara lui tira sa chemise vers le haut, ses doigts traçant des lignes de feu sur son torse nu. — Parce que moi aussi, je l’ai voulu.
Son chemisier était déjà par terre quand il la porta jusqu’au canapé, l’allongeant sur les coussins. Clara arqua le dos quand les mains de Lucas trouvèrent l’agrafe de son soutien-gorge, ses doigts glissant sous le tissu pour caresser ses seins, les tétons déjà durs sous ses caresses. Elle gémit, ses doigts s’enroulant dans ses cheveux, le tirant vers le bas, pour un autre baiser—celui-ci plus lent, plus profond, comme s’ils avaient tout le temps du monde.
Mais le temps n’était pas quelque chose qu’ils avaient.
Lucas descendit ses lèvres le long de son cou, de sa clavicule, jusqu’à atteindre ses seins, prenant un téton dans sa bouche tandis que sa main glissait dans son jean, trouvant l’humidité entre ses jambes. Clara haleta, ses ongles s’enfonçant dans ses épaules.
— Putain, Lucas…
— Je sais. — Il sourit contre sa peau, ses doigts bougeant en cercles lents, provocants. — Moi aussi, je suis fou de toi.
Elle le tira de nouveau vers un baiser, ses jambes s’écartant davantage, l’invitant à aller plus loin. Et il y alla. Il descendit sa bouche le long de son corps, retirant son jean mouillé, ses mains tenant ses cuisses avec fermeté tandis que sa langue trouvait le centre de son plaisir. Elle cria, tout son corps se contractant, ses doigts s’enroulant dans ses cheveux avec assez de force pour lui faire mal.
— N’arrête pas, supplia-t-elle, la voix rauque. S’il te plaît, n’arrête pas.
Lucas n’arrêta pas. Pas avant de sentir son corps trembler sous sa bouche, pas avant d’entendre son nom sortir de ses lèvres dans un gémissement brisé. Ce n’est qu’alors qu’il se releva, les lèvres brillantes, les yeux sombres de désir.
Clara le tira vers le haut, l’embrassant avec une faim qui lui coupa le souffle. Ses mains trouvèrent la fermeture éclair de son pantalon, la tirant vers le bas avec urgence, et quand il entra enfin en elle, ce fut comme si le monde entier se réduisait à cet instant—à la chaleur humide, au rythme de leurs corps bougeant ensemble, aux soupirs et aux gémissements qui se mêlaient au bruit de la pluie dehors.
Ils jouirent presque en même temps, Clara se serrant contre lui, ses ongles marquant son dos tandis qu’il enfouissait son visage dans son cou, tout son corps tremblant sous la force de l’orgasme.
Pendant un long moment, il n’y eut rien d’autre que le son de leurs respirations haletantes, le cœur battant fort, la pluie frappant contre la vitre. Puis, Clara bougea, ses doigts traçant des cercles paresseux sur son torse.
— C’était… — murmura-t-elle, la voix encore tremblante — mieux que ce que j’avais imaginé.
Lucas rit, bas, et embrassa le sommet de sa tête.
— Ce n’est pas fini.
Clara leva les yeux, un sourire malicieux aux lèvres.
— Ah non ?
— Non. — Il la retourna sur le ventre, ses mains glissant le long de son dos, sentant la courbe de sa colonne vertébrale, la douceur de sa peau. — Parce que je n’ai pas encore exploré chaque centimètre de toi.
Et quand l’orage se calma enfin, des heures plus tard, ils étaient encore là—ensemble, entrelacés, leurs corps marqués par le désir, l’esprit de Lucas déjà en train de comploter pour leur prochaine rencontre.
Parce qu’une fois commencé, il n’y avait plus de retour en arrière.
La première fois n’avait été qu’un début. Comme un livre qu’on ouvre à une page au hasard et que, soudain, on ne peut plus lâcher, Clara et Lucas découvrirent que le désir ne s’épuisait pas—il se transformait seulement, prenait de nouvelles formes, de nouvelles saveurs. Leurs rencontres devinrent aussi régulières qu’un rituel, chacune plus intense que la précédente, comme si son corps savait déjà ce que le sien désirait avant même qu’elle ne le sache elle-même.
C’était toujours ainsi : un effleurement fortuit dans l’ascenseur, un regard prolongé dans le couloir, un mot glissé sous la porte avec une heure et une adresse—parfois son appartement à lui, parfois un hôtel discret du centre, d’autres fois son propre appartement à elle, quand le silence de la nuit garantissait que personne ne les entendrait. Clara aimait varier. Elle disait que l’imprévisibilité entretenait le feu, que l’attente était aussi délicieuse que l’acte lui-même.
Cet après-midi-là, Lucas rentra chez lui avec un sac de courses et un sourire qu’il ne parvenait pas à dissimuler. À l’intérieur, il y avait un flacon d’huile d’amande douce, une paire de menottes en velours noir et un recueil de poèmes érotiques qu’il avait déniché par hasard dans une librairie d’occasion. Il ne savait pas si elle aimerait, mais l’idée d’explorer cela ensemble l’excitait d’une manière qui lui faisait presque mal.
Quand l’interphone sonna, il était déjà en train de l’attendre.
— Monte, dit-il, la voix rauque, et il raccrocha avant qu’elle ne puisse répondre.
Clara entra comme une brise chaude, les cheveux encore humides de la fine pluie qui était tombée plus tôt, son parfum de jasmin mêlé à quelque chose de plus sombre, de plus animal, l’enveloppant avant même qu’elle ne referme la porte. Elle portait une robe noire, moulante, qui épousait chaque courbe comme si elle avait été cousue pour elle. Ses talons hauts cliquetèrent sur le parquet, et Lucas sentit tout son corps se tendre.
— Tu me regardes comme si tu voulais me dévorer, murmura-t-elle en laissant tomber son sac sur le canapé d’un geste délibérément lent.
— Parce que c’est exactement ce que je veux faire.
Elle rit, un son bas et guttural, et s’approcha, ses doigts glissant sur son torse jusqu’à trouver les boutons de sa chemise.
— Alors fais-le.
Il n’y eut pas de précipitation. Pas cette fois. Lucas l’attira contre lui, ses mains trop grandes pour sa taille fine, et l’embrassa comme s’ils avaient tout le temps du monde. Sa langue trouva la sienne, chaude et avide, et il sentit le goût du vin rouge et de quelque chose de plus doux, comme du miel fondu. Quand ils se séparèrent, ses lèvres étaient rouges, gonflées, et ses yeux brillaient d’une promesse qu’il connaissait déjà.
— J’ai apporté quelque chose pour toi, dit-il en prenant le sac.
Clara haussa un sourcil, intriguée, et fouilla les objets avec curiosité. Quand elle vit les menottes, un sourire lent s’étira sur son visage.
— Tu aimes jouer, écrivain ?
— Seulement si toi aussi.
Elle prit les menottes, passant son pouce sur le velours doux, puis les posa sur la table basse, à côté du flacon d’huile.
— Plus tard. D’abord, je veux autre chose.
Avant qu’il ne puisse demander quoi, elle s’agenou devant lui, ses mains s’affairant déjà sur sa ceinture, sa braguette, le libérant avec une urgence qui fit battre son sang plus vite. Quand ses lèvres l’enveloppèrent, Lucas gémit, ses doigts s’enroulant dans ses cheveux sombres, les tirant juste assez pour lui faire émettre un sifflement. Clara savait exactement quoi faire—quand accélérer, quand ralentir, quand utiliser sa langue, ses dents, sa gorge. Il sentit ses jambes faiblir, sa respiration devenir un halètement saccadé, et dut s’appuyer contre le mur pour ne pas tomber.
— Putain… murmura-t-il, la voix rauque. Tu vas me tuer.
Elle laissa échapper un rire étouffé, son souffle chaud contre sa peau sensible, puis s’écarta, le laissant au bord du précipice.
— Pas encore.
Lucas la tira vers le haut, l’embrassant avec une faim qu’il ne pouvait contrôler, et la poussa contre le mur. La robe remonta facilement, révélant sa peau nue en dessous—pas de culotte, juste elle, mouillée, prête. Il la souleva, ses jambes s’enroulant autour de sa taille, et la pénétra d’un seul mouvement, profond, possessif. Clara gémit, ses ongles s’enfonçant dans ses épaules, et il commença à bouger, chaque coup de reins plus fort que le précédent, comme s’il voulait la marquer de l’intérieur.
— Plus, murmura-t-elle, la voix brisée. Plus fort.
Il obéit.
La nuit tomba sans qu’ils s’en rendent compte. Quand ils s’arrêtèrent enfin, épuisés et en sueur, ils étaient par terre, parmi les coussins et les couvertures jetés à la hâte, son corps enroulé autour du sien comme s’il faisait partie de sa propre peau. Lucas traça des cercles paresseux sur son dos, sentant sa respiration se calmer, son cœur battre à l’unisson avec le sien.
— Tu es dangereuse, murmura-t-il en embrassant son épaule.
— Et tu adores ça.
Il ne nia pas.
Les jours qui suivirent, leurs rencontres devinrent plus audacieuses. Clara lui apprit à utiliser les menottes, à l’attacher à la tête de lit, à la laisser à la merci de ses doigts, de sa bouche, de sa langue jusqu’à ce qu’elle le supplie de la soulager. Lucas découvrit qu’il adorait la voir ainsi—vulnérable, abandonnée, les lèvres entrouvertes en gémissements qu’elle ne pouvait retenir. Et quand c’était lui qui était attaché, ses mains explorant chaque centimètre de son corps avec une précision qui le rendait fou, il comprenait le pouvoir qu’il y avait à se rendre.
Un soir, après des heures de jeux qui les avaient laissés marqués et épuisés, Clara se leva du lit et alla jusqu’à son sac. Elle en sortit un petit objet noir, lisse, avec un manche courbé.
— Tu as déjà utilisé ça ? demanda-t-elle en le faisant tourner entre ses doigts.
Lucas sentit son corps réagir instantanément.
— Non.
— Alors aujourd’hui, c’est ton jour de chance.
Elle revint vers le lit, un sourire malicieux aux lèvres, et lui apprit à s’en servir. D’abord sur elle, puis sur lui, et enfin sur les deux en même temps, leurs corps bougeant dans une danse sans début ni fin. Quand ils jouirent, ce fut comme si le monde entier tremblait—un séisme de plaisir qui les laissa allongés par terre, haletants, leurs corps couverts de sueur et de marques d’ongles.
— Tu es une sorcière, murmura Lucas en la serrant contre lui.
— Et toi, mon élève appliqué.
Il rit, mais il y avait quelque chose dans sa voix qui le fit s’arrêter. Un ton différent, presque mélancolique.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Clara hésita, ses doigts jouant avec ses cheveux.
— Rien. Je me disais juste que… ça ne peut pas durer éternellement.
Lucas sentit sa poitrine se serrer.
— Pourquoi pas ?
Elle ne répondit pas. Au lieu de cela, elle l’embrassa avec une intensité qui en disait plus que des mots. Et quand elle s’écarta, ses yeux brillaient d’une émotion qu’il ne parvint pas à déchiffrer.
— Profitons-en tant que ça dure, murmura-t-elle.
Et c’est ce qu’ils firent.
Mais cette nuit-là, alors que Clara dormait dans ses bras, Lucas ne parvint pas à fermer l’œil. Il y avait quelque chose dans l’air, une tension qu’il ne savait pas nommer. Comme si, à tout moment, le charme pouvait se briser. Et pour la première fois, il se demanda ce qui se passerait après.
L’aube s’étirait comme un voile humide sur la ville, et l’appartement de Lucas était plongé dans un silence épais, rompu seulement par le rythme irrégulier de la respiration de Clara. Il l’observait tandis qu’elle dormait, ses cils sombres projetant des ombres délicates sur ses pommettes, ses lèvres entrouvertes comme si elles gardaient des secrets même au repos. Le drap avait glissé jusqu’à sa taille, révélant la courbe douce de ses épaules, les marques rougeâtres que ses propres mains avaient laissées des heures plus tôt. Il y avait quelque chose de sacré dans ce moment—comme si le temps s’était arrêté pour lui permettre de mémoriser chaque détail.
Mais le temps ne s’arrête jamais. Jamais.
Le premier indice que quelque chose n’allait pas vint avec l’odeur du café. Clara s’était réveillée avant lui, comme toujours, et se déplaçait maintenant dans la cuisine avec l’efficacité silencieuse de quelqu’un qui a l’habitude de partir. Lucas entendit le tintement de la tasse contre la soucoupe, le sifflement bas de la bouilloire, et sut, avant même d’ouvrir complètement les yeux, que ce matin serait différent.
Quand il se leva, il la trouva assise à la table du salon, vêtue d’un chemisier de soie qu’il ne reconnut pas—quelque chose de nouveau, peut-être acheté pour l’occasion. Le tissu bleu marine mettait en valeur le teint chaud de sa peau, et ses cheveux, encore humides de la douche, tombaient en vagues lâches sur ses épaules. Elle tenait la tasse à deux mains, comme si elle cherchait de la chaleur, bien que l’appartement fût étouffant.
— Bonjour, dit-il en s’approchant lentement.
Clara leva les yeux, et pendant un instant, Lucas vit quelque chose traverser son visage—comme du soulagement, ou peut-être des regrets. Puis elle sourit, de cette manière qui le désarmait toujours, et lui tendit la main.
— Tu as mal dormi ?
— Je n’ai pas fermé l’œil après que tu t’es endormie.
Elle rit doucement, un son qui vibra contre sa peau quand il se pencha pour l’embrasser.
— Menteur. Tu ronfles.
— Seulement quand je suis épuisé à force de te satisfaire.
Clara mordit sa lèvre, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux. Lucas s’assit à côté d’elle, prenant la tasse qu’elle lui offrait. Le café était fort, amer, exactement comme elle l’aimait. Il en but une gorgée, sentant le liquide lui brûler la langue, comme si son corps était encore là, imprimé dans ses sens.
— Tu vas me dire ce qui se passe ? demanda-t-il enfin.
Clara posa la tasse avec un soin excessif, comme si elle craignait que le verre ne se brise entre ses doigts.
— J’ai reçu un appel hier soir. Après que tu t’es endormi.
— De qui ?
— De l’agence immobilière. L’appartement que j’attendais… est enfin disponible.
Il sentit le sol se dérober sous ses pieds, comme si l’immeuble entier avait été secoué par un tremblement de terre. Ce n’était pas possible. Pas après tout ça.
— Tu ne m’as pas dit que tu cherchais un autre endroit.
— Je ne t’ai pas dit beaucoup de choses, Lucas.
— Pourquoi ?
Elle soupira, passant ses doigts sur le bord de la tasse.
— Parce que je savais que ça ferait mal. Et je ne voulais pas gâcher ce qu’on avait.
— Alors c’est ça ? Tu t’en vas ?
— Je n’ai pas le choix.
— On a toujours le choix.
Clara ferma les yeux un instant, comme si ses mots l’avaient blessée. Quand elle les rouvrit, il y avait une résolution dans son regard qu’il n’avait jamais vue auparavant.
— Tu ne comprends pas. Je ne suis pas comme toi. Je ne peux pas simplement… rester.
— Pourquoi pas ?
— Parce que je n’appartiens à aucun endroit, Lucas. C’est ma vie. Je déménage, je recommence, j’avance. C’est comme ça que ça marche.
— Et nous ? Qu’est-ce qu’on est, alors ? Un passe-temps ? Une distraction en attendant que tu fasses tes valises ?
Clara se leva brusquement, faisant tomber la chaise dans le mouvement. Le bruit résonna dans l’appartement, trop fort, comme un cri.
— N’ose pas minimiser ce qu’on a vécu. N’ose pas.
Lucas se leva aussi, les poings serrés le long du corps.
— Alors explique-moi. Explique-moi comment il est possible que quelque chose d’aussi intense, d’aussi… réel, se termine simplement parce que tu as décidé qu’il était temps de partir.
— Ce n’est pas une décision. C’est une nécessité.
— Une nécessité de quoi ?
— De survivre ! Sa voix se brisa, et pendant une seconde, Lucas vit la façade s’effondrer. Clara respira profondément, essayant de se reprendre. Je ne peux pas m’attacher, Lucas. Je ne peux pas me le permettre.
— Pourquoi pas ?
— Parce que les gens que j’aime… ils disparaissent. Ils s’en vont. Et je ne peux pas supporter l’idée qu’un jour, toi aussi, tu me regarderas comme si j’étais un fardeau.
Les mots restèrent suspendus entre eux, lourds, chargés d’une douleur ancienne que Lucas ne connaissait pas. Il fit un pas en avant, tendant la main pour toucher son visage.
— Je ne te verrais jamais comme ça.
— Tu ne peux pas en être sûr.
— Si, je le suis.
Clara ferma les yeux, se penchant contre la paume de sa main. Pendant un instant, Lucas crut qu’elle allait céder, qu’elle allait se laisser rester. Mais ensuite, elle s’écarta, d’un mouvement ferme, et prit le sac qui était sur le canapé.
— J’ai réservé le déménagement. Ils viennent demain.
— Demain ?
— Oui.
— Et tu n’as pas pensé à m’en parler avant ?
— Je ne voulais pas que tu essaies de me convaincre de rester.
— Et si j’essaie quand même ?
Clara sourit, mais c’était un sourire triste, le genre de sourire qui précède un adieu.
— Tu peux essayer. Mais ça ne changera rien.
Lucas sentit la colère monter en lui, mêlée à une douleur qu’il ne savait pas nommer. Il voulait crier, la secouer, lui faire comprendre que ce qu’ils avaient était plus qu’une aventure passagère. Mais au lieu de cela, il resta là, immobile, tandis qu’elle se dirigeait vers la porte.
— Clara.
Elle s’arrêta, mais ne se retourna pas.
— Je ne vais pas te dire au revoir.
— Alors qu’est-ce que tu vas dire ?
— Que je ne t’oublierai jamais. Que ce qu’on a vécu était réel. Que je… — Sa voix se brisa. — Que j’aurais aimé que les choses soient différentes.
Et puis elle partit.
La porte se referma avec un clic doux, et soudain, l’appartement sembla plus grand, plus froid. Lucas resta là, immobile, écoutant le bruit de ses pas s’éloigner dans le couloir, le grincement de l’ascenseur, le silence qui s’installa ensuite. Il ne savait pas combien de temps il resta ainsi, à regarder la porte, comme s’il s’attendait à ce qu’elle revienne.
Mais elle ne revint pas.
Le lendemain, Lucas entendit les bruits à l’étage du dessus—des pas pressés, des voix étouffées, le bruit de meubles qu’on traîne. Il monta les escaliers lentement, comme s’il marchait vers un échafaud. Quand il arriva à l’appartement de Clara, la porte était ouverte, et deux hommes en uniforme chargeaient une caisse.
— Hé, appela-t-il, essayant de paraître décontracté. Vous savez où vous emmenez ses affaires ?
L’un des hommes haussa les épaules.
— Un endroit dans le centre. Elle n’a pas précisé.
Lucas acquiesça, sentant sa poitrine se serrer. Il entra dans l’appartement, ou ce qu’il en restait. Les murs étaient nus, les placards vides, son parfum—ce mélange de jasmin et de quelque chose de plus sombre, de plus intime—flottait encore dans l’air, mais commençait déjà à se dissiper. Il marcha jusqu’à la fenêtre, où se trouvait autrefois un fauteuil, et regarda la rue en contrebas. C’était là qu’ils s’étaient embrassés pour la première fois, sous la lumière faible d’un réverbère, tandis que la pluie frappait contre la vitre.
— Tu vas me manquer ?
La voix de Clara lui parvint de derrière, douce, presque un murmure. Lucas se retourna lentement. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, vêtue d’un jean et d’un simple t-shirt, les cheveux attachés en un chignon désordonné. Elle semblait plus jeune ainsi, plus vulnérable.
— Tous les jours, répondit-il.
Clara entra dans l’appartement et ferma la porte derrière elle. Pendant un moment, ils restèrent simplement à se regarder, comme s’ils gravaient l’image l’un de l’autre dans leur mémoire.
— J’ai laissé quelque chose pour toi, dit-elle enfin en désignant la table basse.
Lucas s’approcha et vit une enveloppe blanche, avec son nom écrit de son élégante écriture. Il la prit, sentant le poids du papier entre ses doigts.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ouvre-la après mon départ.
Il voulut protester, exiger qu’elle reste, qu’elle explique, qu’elle lui donne quelque chose à quoi se raccrocher. Mais au lieu de cela, il se contenta d’acquiescer.
Clara s’approcha, posant sa main sur sa poitrine, exactement là où battait son cœur.
— Tu vas t’en sortir, murmura-t-elle.
— Et toi ?
Elle ne répondit pas. Au lieu de cela, elle l’embrassa—un baiser lent, profond, chargé de tout ce qu’ils ne pouvaient pas dire. Quand elle s’écarta, il y avait des larmes dans ses yeux.
— Il faut que j’y aille.
Lucas lui prit le visage entre ses mains, comme s’il pouvait la retenir là par la seule force de sa volonté.
— Je t’aime, murmura-t-il.
Clara ferma les yeux, comme si ces mots l’avaient blessée.
— Ne dis pas ça.
— Pourquoi ?
— Parce que ça rend les choses encore plus difficiles.
— Ça ne devrait pas être facile.
Elle sourit, triste.
— Non, ça ne devrait pas.
Et puis, d’un dernier regard, elle se retourna et quitta l’appartement. Lucas resta là, écoutant le bruit de ses pas s’éloigner, le grincement de l’ascenseur qui descendait, le silence qui s’installa ensuite.
Ce n’est que lorsqu’il fut certain qu’elle était partie qu’il ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur, il y avait une clé—petite, dorée, avec un numéro gravé : *407*. Et un mot, écrit à la main :
*« Si un jour tu as besoin de moi, tu sais où me trouver. Mais ne tarde pas trop. Je ne reste jamais longtemps au même endroit. »*
Lucas referma ses doigts sur la clé, sentant le métal froid contre sa paume. Il savait qu’il ne la suivrait pas. Pas maintenant. Peut-être jamais.
Mais il savait aussi que, où qu’elle soit, une partie de lui serait toujours avec elle.
Et cela, au moins, était suffisant.